| Les Cinéastes |
| Les Cinéastes d'aujourd'hui reconnaissent enfin la musique. La musique a toujours été inséparable du cinéma, depuis ses origines : à l'époque du muet, déjà on improvisait au piano sur les images qui défilaient sur l'écran. Avec l'apparition du cinéma parlant, la musique a acquis une importance plus grande mais pendant assez longtemps, elle a été considérée surtout comme accompagnement : on l'utilisait alors essentiellement pour souligner les temps forts de l'action. Le compositeur, lui, était un peu le parent pauvre du cinéma : on ne faisait généralement appel à lui que quinze jours ou trois semaines avant la sortie du film... |
Et puis, peu à peu, les producteurs et les réalisateurs ont compris que la musique pouvait être tout à fait autre chose qu'un élément d'accompagnement décoratif. Ils se sont aperçus qu'elle pouvait être complémentaire de l'image, qu'elle pouvait, en quelque sorte, être "parlante" et constituer en elle-même une oeuvre à part entière : ainsi Eisenstein, qui demanda à Serge Prokofiev de composer la musique d' "Alexandre Nevski" et d' "Ivan le Terrible". |
| Pour l'image hors l'image |
Mais ce n'est que dans les années 1950-1955 que le phénomène prit vraiment de l'importance : les musiques de Michel Legrand, Burt Bacharach, Georges Delerue, Henri Mancini, John Barry, celles de Léonard Bernstein pour "West Side Story" de Dimitri Tiomkin pour "Écrit dans le ciel", la bande originale du "Troisième Homme", constituent véritablement des oeuvres qui sont parfaitement complémentaires de l'image et qui, d'autre part, existent parfaitement en elles mêmes. |
| La musique de film prit alors une telle importance que l'on vit certains réalisateurs s'assurer la collaboration exclusive d'un musicien : je pense en particulier à Fellini et son inséparable Nino Rota et à Sergio Leone dont pratiquement tous les films furent illustrés musicalement par Enio Morricone. La musique de film atteignait enfin sa véritable dimension. A tel point qu'il y a aujourd'hui, un peu partout, des collectionneurs de bandes originales et que les grands succès musicaux du cinéma sont repris par la chanson et fredonnés par le public. Personnellement, j' ai bénéficié d'une double chance : d'abord, je suis arrivé dans le métier à l'époque où la musique de film était reconnue comme telle et, ensuite, j'ai eu la chance de rencontre Claude Lelouch. C'était en 1966. Il tournait alors "Une fille et des fusils" et c'est Pierre Barouh, qui jouait dans ce film, qui me l'a présenté. |
Après avoir écouté les chansons que j'avais composée avec Pierre, Claude m'a demandé si cela m'amuserait de composer la musique de son prochain film. Je lui ai alors crépondu que Je n'étais pas du tout un spécialiste mais que l'expérience m'amusait. Il a ensuite exposé, en détails, l'intrigue de son film et c'est, ainsi que j'ai composé la musique de "Un homme et Une Femme" avant même le premier tour de manivelle.Il s'agissait pour moi, en totale liberté, de raconter en musique l'histoire que Claude m'avait exposée, et de révéler toutes les émotions, tous les sentiments que l'image ne peut montrer. Ainsi la musique ne faisait-elle pas double emploi avec l'image, jouait son propre rôle. Nous avons conservé cette formule pour tous les autres films que nous avons faits ensemble par la suite. |
| J'ai, bien sûr, travaillé avec d'autres réalisateurs que Claude qui me demandaient d'écrire la musique après le montage. Mais, dans ce cas, je tente toujours de faire abstraction au maximum des diverses contraintes imposées par cette méthode, pour retrouver ma liberté et laisser jouer l'inspiration : j'attache beaucoup d'importance à la mélodie et aux harmonies sur lesquelles je ne peux travailler que dans la liberté la plus totale. C'est en quelque sorte, l'héritage de Claude...Pour moi, en effet, la mélodie est pour beaucoup dans le succès d'une musique de film : on peut vraiment colorer un film et lui donner un ton particulier avec les sons. Je crois que c'est Victor Hugo qui écrivait que la musique est faite de " sons qui pensent". A mon avis, une musique de film est parfaitement réussie lorsque, à l'ecoute de la bande originale, le spectateur revoit les images, comme dans un rêve. Après tout, la musique, qui crée un lien direct avec le spectateur n'a-t-elle pas pour but de faire naître des émotions et d'ouvrir les portes du rêve ? |
| Une couleur romantique |
Mais si je travaille beaucoup la mélodie et les harmonies, j'attache également une grande importance aux "sons nouveaux". Je suis par exemple persuadé que l'utilisation d'un accordéon électronique dans la bande de " Un homme et Une Femme " a compté pour beaucoup dans le succès de cette musique. J'ai également travaillé la bande de "Bilitis", sur les orchestrations de Jean Musy, dans cette optique en mariant les instruments à cordes aux sons du synthétiseur, ce qui donne au film sa couleur romantique. Il reste beaucoup a faire dans ce domaine. Et c'est pourquoi je serais heureux de travailler sur un film de science-fiction ou de fantastique, deux domaines où le compositeur peut donner libre cours à son imagination à travers des sonorités étranges, presque irréelles...On m'a parfois demandé pourquoi je ne travaillais pas pour la télévision - à l'exception des génériques de FR 3. La réponse est simple : j'ai fait, il y a une dizaine d'années, une dramatique pour la télévision et ce fut...dramatique ! J'avais demandé trente-cinq musiciens...On m'en a accordé chichement une quinzaine et un délai ridicule. Je suis un perfectionniste. Je prends énormément de temps pour travailler, afin de me donner la possibilité de remanier mes thèmes. C'est là ma sécurité. Mais maintenant, les conditions de travail ont évolué pour le mieux et la télévision s'étant rapproché du cinéma, je n'exclus pas de travailler pour elle à nouveau. Francis Lai |
| LE FIGARO TV - 6/02/81 |