| Itinéraire d'un homme tranquille |
| Que ce soit à propos de l'homme ou de sa musique, les trois mêmes mots reviennent en permanence dans la bouche de ses amis et collaborateurs : discrétion, simplicité, chaleur. Le fait est donc admis : Francis Lai ressemble à sa musique. Depuis quarante ans, loin des médias et des modes, il continue d'oeuvrer pour la chanson et le cinéma, sans aucune prétention aux honneurs. Sa trajectoire est celle d'un petit Niçois, fils d'horticulteurs, qui, à la fin des années quarante, admire Piaf, Mouloudji et Montand sans se douter qu'il va un jour composer pour eux quelques chansons mémorables, avec Bernard Dimey et Pierre Barouh, puis travailler pour le grand écran, décrocher un Oscar, rencontrer René Clément, Dino Risi, Henri Verneuil ou Nikita Mikhalkov. A l'occasion de la sortie de Hommes Femmes, Mode d'Emploi, qui marque le trentième anniversaire d'Un Homme et une Femme et de la collaboration Francis /Claude Lelouch, il semblait logique d'évoquer les principales étapes d'un parcours qui, des collines de Nice à celles d'Hollywood, ont contribué à la gloire d'un vrai modeste. Comment définiriez-vous l'environnement musical de votre enfance ? J'ai vécu une enfance plutôt heureuse, à Nice, entre la musique et les fleurs, dans un endroit appelé La Corniche aux Oliviers. Mes parents, d'origine italienne, étaient horticulteurs et aimaient profondément la musique. Très tôt, j'ai été fasciné par mon cousin, Pascal Deluca, de quinze ans mon aîné, un véritable prodige de l'accordéon. En plus du répertoire traditionnel, Pascal était très porté sur le jazz. Comme en terme de registration l'accordéon est proche de la clarinette, Pascal reprenait les standards de Benny Goodman ou d'Artie Shaw avec un vrai talent d'improvisateur, de chorus-man. C'était à la fin des années trente... Moi, j'avais six ou sept ans, je l'écoutais jouer et ça m'impressionnait beaucoup. Mon rêve était de me hisser à son niveau. Peu à peu, Pascal m'a donc initié à la technique de cet instrument, tout en me donnant des notions de solfège et d'harmonie. Jusqu'à l'âge de quinze ans, mon objectif dans la vie était de devenir accordéoniste, et, à cet âge-là, j'ai remplacé mon cousin dans de petits bals, ce qui était pour moi un grand pas en avant. A quel moment avez-vous débuté comme musicien professionnel ? C'était vers 1948-49... Le Nice de la musique était un vrai microcosme. Quand j'ai commencé à me débrouiller à l'accordéon, un chef d'orchestre m'a engagé dans son groupe pour tourner dans les cabarets et les casinos de la côte. Le cabaret m'a fait découvrir d'autres formes de musiques. Car nous étions obligés d'accompagner toutes les attractions qui s'y produisaient : aussi bien des artistes russes que, par exemple, les Peter Sisters ! A cette époque, j'ai également réalisé que l'improvisation était une forme de composition spontanée. Quand vous improvisez, vous avez des idées mélodiques qui jaillissent éphémèrement sous vos doigts. Plutôt que de les laisser s'évaporer et disparaitre à jamais, j'ai préféré les noter pour pouvoir les rejouer. Influencé aussi bien par Astor Piazolla que par Charlie Parker, j'ai appris à écrire du jazz, des valses. des slows, des tangos pour notre petite formation de huit musiciens. J'expérimentais. je découvrais comment faire sonner un thème. comment le mettre en valeur par une orchestration adéquate. C'est alors que j'ai rencontré Claude Goaty... Quel était l'esprit de son répertoire ? Très choisi, très élégant, avec des chansons de Ferré, de Vian... Je l'ai accompagnée pour la première fois dans un cabaret de Marseille. L'accompagnement c'est une discipline que je découvrais et qui me passionnait. Parce qu'il y a à la fois des choses très écrites et des passages laissant libre cours à l'inspiration. Ce qui me permettait de ne jamais jouer deux fois de la même façon ! Cinq ans plus tard, totalement, par hasard, je retrouve Claude Goaty à Lyon. Elle m'a emmené avec elle à Paris, m'a loue un petit studio, sur la butte Montmartre, place du Tertre. A l'époque, elle venait de créer plusieurs tubes comme Marjolaine ou Petite Fleur... Comment définiriez vous l'atmosphère de Montmartre, au milieu des années cinquante ? Il y avait alors une vie nocturne et artistique intense, une sorte de camaraderie incroyable, de joie collective... En bas de mon studio se trouvait un café-cabaret, Le Pichet du Tertre, dont le patron, Attilio, m'a présenté à Bernard Dimey qui, côté chanson, a été le vrai déclencheur de ma carrière. Bernard était un bonhomme d'une richesse de coeur et d'une poésie étonnantes. Son enthousiasme ne retombait jamais, c était un vrai stimulateur de création. Au Pichet, on a passé des nuits invraisemblables, pendant lesquelles le challenge était d'écrire le maximum de chansons possible ! Avec beaucoup d'opiniâtreté, Bernard faisait le tour des sociétes d'édition pour essayer de placer nos chansons. Moi, je n'osais pas y aller, j'étais trop timide. L'idée même de jouer devant un éditeur, par nécessité professionnelle, me paralysait ! Ma première chanson enregistrée était Le Guilledou, chantée par Claude Goaty. Ensuite, grâce au travail de Bernard, sont arrivés Mouloudji, Montand, Gréco, ou Piaf. J'étais très impressionné d'être interprêté par des artistes que je vénérais et dont j'avais repris les succès, quelques années plus tôt, avec mon petit orchestre. Dans votre carrière, peut-on considérer que, côté cinéma, l'équivalent de Dimey a été Pierre Barouh ? C'est exact... Pierre avait écrit des textes pour Claude Goaty. Et un soir, après un spectacle de Michel Magne à l'Alhambra, Pierre est venu me voir dans les coulisses. Il s'est présenté, m'a dit qu'il était auteur. Rapidement, on s'est rendu compte de cette étonnante coïncidence : nous avions Goaty comme point commun, sans nous connaître ! Et j'avais moi-même très souvent accompagné Goaty quand elle interprétait des textes de Barouh ! Peu de temps après, Pierre m'a fait venir sur le tournage d'un film dans lequel il était acteur, Une Fille et des Fusils, troisième long-métrage d'un jeune metteur en scène de vingt sept ans... Claude Lelouch. Je suis donc arrivé sur le plateau, avec mon accordéon que je transportais alors partout... Lelouch ne semblait pas être là. En fait, il était sous une table et, brusquement, je l'ai vu surgir caméra à la main en s'exclamant : "C'est génial !". Cette image m'a beaucoup frappé : elle révélait instantanément le côté non-conventionnel du bonhomme. Le soir, il nous a invité à prendre un verre chez lui. Pierre et moi lui avons interprété des chansons que nous venions d'écrire. Quand Claude a entendu L'Amour est Bien Plus Fort que Nous, il m'a aussitôt lancé : "Celle-là. mettez la moi de côté ! Je veux la garder pour mon prochain film !". En réalité, il ne s'en est pas servi tout de suite : il a d'abord tourné un film demeuré inédit, Les Grands Moments, avec un petit thème à l'accordéon, sans orchestre. Puis est arrivé Un Homme et une Femme, où il m'a demandé de prendre en charge l'intégralité de la partition, ce qui était pour moi une expérience totalement inédite. Quel est le rapport de Lelouch à la musique ? A-t-il des idées précises sur le sujet ? Claude est certainement l'un des metteurs en scène qui intègrent le mieux l'élement musical à leur mise en scène. D'ailleurs, Un Homme et une Femme est vraiment un film représentatif de notre méthode de travail : d'abord, avant même le tournage, Claude m'a parlé de l'histoire, des personnages, de leurs motivations, en me précisant qu'il souhaitait remplacer certains dialogues par la musique. Sur cette base, je lui ai écrit une dizaine de thèmes, qu'il allait pouvoir utiliser sur le plateau et dont il habillerait ensuite le film. Il les a écoutés attentivement et a carrément sursauté quand je lui ai chantonné le thème destiné à la séquence où Trintignant se balade à Pigalle. C'était le Chabadabada ! Il m'a demandé de le lui rejouer dix fois d'affilée, après quoi il m'a déclaré : "Francis, c'est ça le thème du film !". Toute la partition a donc été écrite et enregistrée avant le tournage, ce qui était novateur pour l'époque. Et sur le plateau, Claude se servait de la musique pour rythmer sa mise en scène. Il a dirigé certaines séquences non-dialoguées entre Trintignant et Anouk Aimée en diffusant mes thèmes. Autrement dit, la musique prenait effectivement la place des dialogues, elle exprimait les personnages, elle faisait parler leurs sentiments. Depuis trente ans, Claude et moi travaillons toujours selon cette méthode : il me raconte ses scénarios, ne me montre jamais une seule image, me laisse une totale liberté de création, sans contrainte de minutage. Ce qui a aussi beaucoup marqué dans Un Homme et une Femme, c'est la couleur particulière de l'orchestration... Ca, c'est une longue histoire ! Car depuis longtemps déjà, je cherchais à obtenir des sonorités nouvelles avec mon accordéon. En plaçant maladroitement des micros dans mon instrument, j'étais parvenu à obtenir des sons assez originaux, quelque part entre ceux de l'orgue et de l'accordéon traditionnel. En 1965, les progrès de la miniaturisation ont permis de fabriquer des accordéons comprenant de minuscules micros intégrés, donnant ainsi naissance à l'accordéon électronique. Coïncidence extraordinaire, un mois avant Un Homme et une Femme, j'ai pris possession de ce tout premier accordéon électronique, aux possibilités timbrales inédites... Au départ, la musique du film de devait être interprétée par un grand orchestre à cordes et un accordéon traditionnel. Le jour de l'enregistrement, comme les arrangements n'étaient pas prêts, Lelouch a piqué une grosse colère et a renvoyé tout le monde. En fin de compte, on s'est retrouvé à cinq pour enregistrer le thème ! Et, contre toute attente, il s'est produit quelque chose de magique, un moment de grâce unique. Sans le vouloir, nous avions trouvé la formation adéquate, celle qui correspondait idéalement au thème. Sans le son de l'accordéon électronique (que personne n'avait entendu à l'époque), le Chabadabada, chanté par Pierre Barouh et Nicole Croisille, n'aurait évidemment pas eu la même couleur, ni le même impact sur le public. Avez-vous facilement trouvé un éditeur pour Un Homme et une Femme ? Non, bien au contraire ! J'ai fait le tour des maisons de disques et des éditeurs qui m'ont tous éconduit. Comme le thème alterne des mesures à deux, trois et quatre temps, tout le monde me disait que c'était indansable. Les gens de Philips m'ont lancé "Votre musique est intéressante mais absolument pas commerciale !". Contraints et forcés, Pierre Barouh, Claude Lelouch et moi-même avons décidé de créer une société d'édition musicale, Saravah, de façon à produire cette partition dont personne ne voulait. En somme, dès mes débuts dans le long-métrage, j'ai été impliqué dans l'économie de ma musique. Un Homme et une Femme a été mon premier grand film en tant que compositeur... et éditeur. Etant donné que Lucien Morisse produisait alors les disques de Barouh-chanteur, le 33 tours est sorti chez AZ. Comme j'étais un parfait inconnu, mon nom ne figurait même pas sur la pochette du premier pressage ! Comment avez-vous vécu l'après Un Homme et une Femme ? Comme le film comportait de longues séquences musicales, on a forcément remarqué mon travail, on m'a découvert comme musicien de cinéma. Et du jour au lendemain, le téléphone n'a plus arrêté de sonner avec, à chaque fois, de nouvelles propositions de films, ce qui m'a donné une certaine appréhension. J'avais peur de décevoir, de ne pas être à la hauteur. Car Un Homme et une Femme était un film particulier où il fallait des thèmes musicaux chantés. On était proche de l'univers de la chanson, que je pratiquais depuis des années. Mais dès le moment où je devais écrire une grande partition, dans un esprit éloigné de la variété, je ressentais un peu d'inquiétude ! Finalement, j'ai résolu le problème en restant fidèle à l'idée de mélodie. Ma démarche est de trouver une mélodie susceptible d'être orchestrée aussi bien en jazz qu'en version symphonique. Le thème de Mayerling de Terence Young, par exemple, existe à la fois en grande ouverture symphonique, dans le générique du film, et sous la forme d'une chanson interprétée par Mireille Mathieu.Vous revendiquez donc pleinement l'étiquette de mélodiste, que l'on vous attribue systématiquement ? Evidemment car ça n'a rien de péjoratif. Ma première qualité, c'est d'avoir un instinct mélodique. Sur chaque film, mon travail est d'abord de trouver un thème qui soit populaire et mémorisable dès la première écoute. Avant de le présenter au metteur en scène, il faut qu'il me plaise, qu'il possède un cachet harmonique et mélodique. Ce thème doit aussi reposer sur des phrases musicales courtes. Car souvent, l'action du film nécessite des minutages très brefs de dix, quinze ou vingt secondes. Il faut donc, à l'intérieur de cette courte durée, pouvoir placer un fragment significatif du thème. De toute façon, quand on trouve une mélodie qui se tient, on peut vraiment en faire ce que l'on veut, grâce à l'orchestration. Regardez par exemple toutes les versions d'Un Homme et une Femme, adapté aussi bien en bossa-nova qu'en rock ! Je suis donc avant tout un mélodiste et au cinéma, j'ai toujours travaillé dans un format proche de la chanson. D'ailleurs, tous mes thèmes instrumentaux de films pourraient pratiquement faire l'objet de versions chantées : Les Ripoux, Les Yeux Noirs, Ames Perdues... Et je ne parle pas de ceux qui, comme Love Story ou Bilitis sont devenus à posteriori des chansons. Cette période de votre vie est également marquée par Yves Montand, à travers Vivre pour Vivre de Lelouch et, bien évidemment, la fameuse Bicyclette écrite avec Pierre Barouh... Quand j'avais quinze ou seize ans, Montand était une personnalité que j'admirais beaucoup pour ses qualités vocales et surtout scéniques. Pourtant, côté répertoire, j'étais plus proche de la chanson réaliste tendance Piaf que des plaines du Far-West du Montand de l'époque. Et puis, il a évolué avec notamment les chansons de Prévert... Des années plus tard, par l'intermédiaire des éditions Tutti, Montand a choisi d'interpréter une chanson écrite par Dimey et moi, Mais Si Je n'ai Rien. Quand Bernard m'a annoncé la nouvelle, ça m'a paru irréel... Il a fallu que je reçoive le 45 tours pour vraiment y croire! Malgré cela, je n'ai pas alors rencontré Montand, je ne suis même pas allé à l'enregistrement de ma chanson. J'ai fait sa connaissance sept ans plus tard, sur le plateau de Vivre pour Vivre. Devant Montand, je suis redevenu le jeune fan niçois de la fin des années quarante. Le jour où l'on m'a présenté Brel, mon émotion et mon admiration m'ont également paralysé. Cette rencontre avec Montand vous a-t-elle donné envie de composer à nouveau pour lui ? Non, pas de façon précise... A cette époque, l'idée de Barouh était plutôt de me faire faire un disque de chanteur ! En vue de ce 45 tours, Pierre m'a un jour confié un texte intitulé... La Bicyclette. Les paroles m'ont tout de suite inspiré. En visualisant ces personnages qui pédalent sur des chemins de campagne, j'ai trouvé le gimmick de l'intro, une phrase en boucle, comme le mouvement d'une chaîne de vélo. J'ai enregistré une maquette ou j'interprétais moi-même la chanson. Pierre m'a emprunté la cassette et l'a emportée avec lui en vacances, à Saint-Paul-de-Vence. Là-bas, il tombe sur Montand et lui fait écouter cette petite maquette. Tout de suite, Yves lui dit : "Ca, je prends ! ". Et voilà comment Montand a récupéré La Bicyclette et en a fait un succès que moi-même, en tant qu'interprète, je n'aurais jamais obtenu ! Du coup, on n'a pas inclu La Bicyclette à mon 45 tours, dont l'un des titres, Piano-Bar, a connu une petite carrière... Après cela, j'ai encore enregistré un ou deux albums comme chanteur. Puis j'ai arrêté. Ce n'était pas mon vrai métier. Pensez-vous qu'à vos débuts dans le cinéma, les producteurs choisissaient plus le compositeur d'Un Homme et une Femme que Francis La! ? Sûrement... Pendant plusieurs années, j'ai eu droit au discours rituel : "Faites-nous quelque chose dans l'esprit d'Un Homme et une Femme ! "Je devais patiemment leur expliquer qu'il était difficile de reproduire la même partition et qu'il valait mieux travailler dans une autre direction. Pour moi aussi. il était vital de me renouveler. J'ignore si j'ai complètement réussi mais j'ai au moins essayé ! Par exemple, dans Vivre pour Vivre, mon deuxième Lelouch, j'ai utilisé à nouveau l'accordéon électronique mais tout en voulant surprendre ceux qui m'attendaient au tournant : pour donner une saveur étrangère au thème de Candice Bergen, je l'ai enregistré avec un grand orchestre et quatre pianos de concert ! Par la suite, j'ai vite composé pour d'autres films importants qui ont cassé cette étiquette exclusive et restrictive de compositeur d'Un Homme et une Femme. D'ailleurs, j'ai remarqué que le succès venait pour moi sous forme de cycle à peu près tous les cinq ans : Un Homme et une Femme, Love Story, Bilitis, Les Uns et les Autres, Itinéraire d'un Enfant Gâté... Allez savoir pourquoi ? Entre 1967 et 1975, vous avez parfois écrit jusqu'à sept partitions par an. Ce qui, de votre propre aveu, était excessif... |
| 1998 |